Promouvoir le leadership des jeunes pour développer l’Afrique

Un article de www.ceps-oing.org

Comment dispenser à la jeunesse africaine une formation adaptée aux besoins locaux ? Comment intégrer dans la vie active les nombreux diplômés qui font grimper chaque année le taux du chômage ? Comment retenir et faire revenir les meilleurs ? Quelles solutions d’accompagnement ?

PROBLÉMATIQUE
Les récents événements comme les Printemps arabes mais aussi le mouvement des Indignés en Occident posent ensemble la question du leadership des jeunes. Cette question est éminemment pressante en Afrique où les 15-34 ans – les « jeunes » au sens de l’Union Africaine – représente plus de 60 % de la population totale. Dix millions de jeunes femmes et hommes du continent se présentent chaque année au marché du travail. Les gouvernements sont conscients de l’importance de ce phénomène. Il y a un an, un sommet de l’Union Africaine a donné la parole aux jeunes qui, pendant deux heures et demie, ont exposé leur situation et interpellé les chefs d’État et de gouvernement.
Quelles actions sont engagées pour promouvoir concrètement le leadership des jeunes Africains ? Enzo FAZZINO, spécialiste du programme au département Afrique de l’UNESCO et Pilar ALVAREZ LASO, Sous-directrice générale pour les Sciences sociales et humaines à l’UNESCO apportent leur vision et leur éclairage en répondant aux questions, notamment celles d’associations de jeunes africains.
IDÉES CLÉS
Premier aperçu
Sur la jeunesse africaine
Des progrès quantitatifs confortés par le niveau d’éducation et… les nouvelles technologies – Les taux d’alphabétisation et d’achèvement des études primaires ainsi que le ratio filles / garçons dans l’éducation témoignent d’une amélioration au moins quantitative de la situation des jeunes Africains. Les technologies de l’information et de la communication leur ouvrent évidemment de nouvelles opportunités : fin 2011, le continent comptait 620 millions d’abonnés aux réseaux de téléphonie mobile, ce qui représente un ratio de un téléphone pour moins de deux personnes ; avec aussi un taux de croissance de la téléphonie mobile de 65 % par an.
Des disparités sensibles témoignées par l’extrême pauvreté de beaucoup – Les jeunes Africains ne sont pas tous sur un pied d’égalité, loin de là : selon les Nations unies et la Banque mondiale, parmi les jeunes vivant avec moins d’un dollar par jour dans le monde, 3 sur 10 vivent en Afrique subsaharienne. Les jeunes représentent 37 % de la population en âge de travailler et 60 % du total de chômeurs. Le VIH a fait en Afrique plus de 12 millions d’orphelins et des centaines de milliers d’enfants et de jeunes sont devenus chefs de famille. Ces problèmes sont exacerbés pour certains sous-groupes : les jeunes filles, les jeunes handicapés, les jeunes vivant dans les zones rurales ou marginalisées.
Pour toutes ces raisons il est indispensable d’investir dans la jeunesse, et pour l’UNESCO le premier défi à relever est celui de l’éducation et de la formation.
Deuxième aperçu
Le contexte institutionnel de l’amélioration de la situation des la jeunesse
Reconnaissant le rôle important de la jeunesse, les gouvernements des pays africains s’engagent de plus en plus dans des études et des réflexions sur l’autonomisation des jeunes. Cette dimension est ainsi dorénavant intégrée dans les programmes de développement à l’échelle locale, nationale, régionale et continentale – notamment les programmes de l’UA et du NEPAD. En juillet 2006, lors du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union Africaine, les États membres ont adopté la Charte africaine de la jeunesse, ainsi devenue le cadre juridique visant à orienter et appuyer les politiques, programmes et actions en faveur des jeunes en Afrique. Cette charte visionnaire représente le seul instrument normatif de cette nature adopté à l’échelle d’un continent. Elle souligne les droits et les responsabilités des jeunes Africains et entend donner un rôle institutionnel à leur participation aux plateformes nationales, régionales et continentales. La Commission de l’UA a joué un rôle central dans la traduction concrète des engagements politiques de la charte en élaborant depuis 2006 un plan d’actions visant à accélérer la ratification, la diffusion et la mise en oeuvre de la charte (sur les 53 États membres, 28 l’ont à ce jour ratifiée). Au cours du même sommet de l’UA, les chefs d’État et de gouvernement ont déclaré 2008, Année de la jeunesse africaine. Cette année a inauguré une Décennie 2009-2018 de la jeunesse. Tous les 1er novembre, le continent fête aussi la Journée de la jeunesse africaine. L’UA a également lancé le Corps des jeunes volontaires africains. L’UNESCO a coopéré à cette initiative en formant 140 jeunes volontaires au leadership de gestion de projets.
Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique – NEPAD reconnaît le rôle clé des jeunes dans le développement socio-économique, la promotion de la paix et de la sécurité ; un Cadre stratégique pour la jeunesse propose une approche d’autonomisation des jeunes à l’échelle du continent favorisant un climat propice au développement de leurs activités. Le Secrétariat du NEPAD a également créé un Parlement africain des jeunes pour impliquer la jeunesse dans la mise en oeuvre des réformes.
Troisième aperçu
La vision de l’UNESCO : promouvoir l’engagement citoyen des jeunes
Fin 2009, l’UNESCO a élaboré une stratégie spécifique en faveur de la jeunesse africaine visant à apporter une réponse globale aux multiples défis posés. Cette stratégie s’inspire des orientations dégagées lors du Forum africain des jeunes, organisé à l’initiative de l’UNESCO à Ouagadougou en septembre 2007, et vise à promouvoir l’engagement citoyen des jeunes en Afrique afin de leur donner les moyens d’être des agents de la paix, les avocats d’un socle de valeurs communes et les aider à passer avec succès de l’école à la vie active.
La stratégie sert aussi de catalyseur à la coopération entre les principales parties prenantes.
Les trois principaux objectifs de cette stratégie sont :
1. La production et la gestion de connaissances sur les questions relatives à la jeunesse africaine.
2. L’élaboration de politiques de la jeunesse avec la participation des jeunes.
3. La participation des jeunes à la prise de décision, l’engagement citoyen et l’inclusion sociale.
En matière de leadership, d’engagement citoyen et d’entrepreneuriat social des jeunes (le troisième objectif de la stratégie), trois composantes ont été identifiées, respectivement centrées sur :
1. les jeunes leaders ayant déjà créé leur entreprise, ONG ou autre mais qui n’arrivent pas à percer ;
2. les jeunes non encore actifs, mais porteurs d’une idée novatrice et pertinente ;
3. les jeunes les plus vulnérables et marginalisés.
Deux témoignages de jeunes en Afrique ayant bénéficié de l’accompagnement de l’Unesco pour le développement de leur entreprise ont été diffusé.
ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE
Rendre le leadership de la jeunesse ordinaire – Partout sur la planète, la mondialisation est discutée et parfois remise en cause. C’est le moment peut-être pour l’Afrique de se repositionner. L’Association des étudiants de Sciences Po pour l’Afrique rappelle l’importance de prioriser les actions qui ont des effets véritablement structurels. Pour se pérenniser et rompre la dépendance du continent vis-à-vis l’extérieur, les nouveaux systèmes doivent intégrer des mécanismes endogènes qui vont s’auto-entretenir.
Dans le cadre du leadership de la jeunesse, l’action ne doit pas viser quelques dizaines, voire quelques centaines de jeunes, mais davantage viser la mise en place de nouveaux mécanismes d’appréhension, d’intégration et de participation des jeunes dans leur ensemble. Finalement, l’initiative des jeunes ne doit plus apparaître comme extraordinaire mais au contraire comme ce qu’il y a de plus naturel. Il s’agit de banaliser la participation et l’initiative des jeunes.
L’Association des étudiants de Sciences Po pour l’Afrique – ASPA Créée en mai 2006, l’ASPA est une association de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle rassemble des étudiants et des anciens étudiants de Sciences Po Paris, Africains ou proches de l’Afrique, qui partagent la volonté de présenter l’Afrique dans toute sa diversité, de promouvoir et d’enrichir le débat sur les problématiques économiques, politiques et culturelles relatives à l’Afrique. http://aspa.afrik.com
Créer une dynamique de jeunes qui pensent pour l’Afrique et pour leur avenir – Il est important que les chefs d’État et de gouvernements écoutent les jeunes ; il est plus important encore que les jeunes Africains échangent entre eux et apprennent à construire ensemble. Il revient aux jeunes
Africains de se regrouper, d’innover, d’incarner une Afrique nouvelle, qui sera autre chose qu’un nouvel eldorado minier, énergétique ou agricole.
Le Collectif O.S.E.R. L’Afrique Le Collectif O.S.E.R. L’Afrique a initié une campagne de rencontres avec des jeunes du continent et de la diaspora qui chérissent le rêve d’une Afrique prospère : la campagne des Ambassadeurs O.S.E.R. L’Afrique. Auparavant, un Forum a été organisé en 2010 pour faire le bilan du cinquantenaire des indépendances africaines. En février 2012, le collectif a publié « Le Carnet de le jeunesse pour l’Afrique ». http://www.oserlafrique.com
Les gouvernements africains ont-ils trop « baladé » les jeunes ? – Au Sommet francophone de Bamako en 2005, monts et merveilles ont été promis à la jeunesse. Des moyens devaient être mis en oeuvre pour aider les organisations de jeunes à se créer et se structurer. Toutes ces bonnes intentions se sont perdues dans le sable. Initialement les gouvernements ignoraient la jeunesse ; ils ont ensuite commencé à avoir peur d’elle, c’est là que les promesses ont démarré. Mais la question n’est pas d’avoir peur des jeunes mais peur pour les jeunes.
Cependant les jeunes ne disposent toujours pas en Afrique de structures pour pouvoir s’exprimer, pour initier de vrais projets et pour devenir demain les bâtisseurs de cette Afrique nouvelle, tant espérée. Le mouvement à créer doit évidemment intégrer tous les jeunes Africains, quelle que soit leur situation, mais aussi les jeune Africains qui vivent hors d’Afrique.
Un certain nombre d’exigences s’imposent si l’on veut placer toutes ces jeunesses sur une orbite moderne. Il faut d’abord mettre l’accent véritablement sur l’éducation – à tous les niveaux –, et sur la formation professionnelle – mais pas n’importe laquelle : la formation aux métiers d’avenir, celle qui permettra aux jeunes de devenir créateurs d’emplois et de richesses. Il faut aider les jeunes à évoluer vers un modèle culturel qui concilie intelligemment la tradition et la modernité ; cette transition passera par l’instauration de modèles familiaux novateurs. Il faut libérer les jeunes des réflexes sociologiques dépassés – que ce soit dans le rapport aux anciens, au travail ou à l’argent ; les jeunes Africains doivent nourrir d’autres ambitions que celle de devenir fonctionnaire ou militaire. Il faut également rebâtir le socle de valeurs de la société et faire en sorte que l’exemple vienne du haut ; cela n’est pas le cas aujourd’hui ; les jeunes se sentent prisonniers d’un système politique dans lequel l’exemple ne vient jamais du haut. Il faut donner envie aux jeunes de devenir entrepreneurs, leur apprendre à développer leur goût du risque. Mais il faut aussi que les jeunes puissent descendre dans la rue sans risquer de se faire arrêter. Cette exigence démocratique est devenue impérieuse.
Africa 2.0 Africa 2.0 est une organisation panafricaine de la société civile qui rassemble plus de 300 jeunes leaders africains et la diaspora partageant une vision collective pour l’Afrique et engagée à trouver et à mettre en oeuvre des solutions durables qui contribuent à faire l’impasse sur le développement du continent. L’association a mis en ligne un « Manifesto » invitant le public à entrer en discussion sur quelques thématiques choisies : l’émancipation des Africains ; la croissance inclusive, créer et partager la richesse africaine ; l’amélioration des infrastructures ; la croissance propice ; les facteurs clés de succès, etc.http://www.africa2point0.org
L’Afrique, le continent qui bouge – L’OCDE va très prochainement publier son rapport sur les Perspectives économiques en Afrique avec un focus sur l’emploi des jeunes sur le continent. Le taux de croissance des économies africaines est de 7 % par an en moyenne, et s’élève à 12 ou 13 % pour les plus performantes. Cela fait que quoiqu’il advienne, l’Afrique sera en transformation. Et c’est évidemment les jeunes générations qui conduiront cette transformation : il ne s’agit pas d’une jeunesse inculte et isolée ; les jeunes Africains qui participeront à cet élan ont, pour certains, reçu les meilleures formations, souvent à l’étranger. En revenant au pays (ce qui est de plus en plus leur volonté), ils gardent le contact avec leurs anciens camarades d’études : occidentaux ou asiatiques, mais aussi africains. Ils travaillent différemment de leurs aînés, perçoivent les choses différemment et constitueront donc des élites différentes.
Un effort reste à fournir à l’égard des jeunes moins privilégiés, qui n’ont pas tous connaissance des soutiens qu’ils peuvent obtenir pour monter et structurer leurs projets.
CONCLUSION
La jeunesse africaine, ce n’est pas que l’Afrique de demain, c’est déjà l’Afrique d’aujourd’hui. Les chefs d’État et de gouvernement qui ne s’en étaient pas rendu compte n’ont eu d’autre choix que d’en prendre conscience en janvier 2011, à Addis-Abeba, lors du 16e Sommet de l’Union Africaine, réuni sur le thème : Valeurs partagées pour une plus grande unité et intégration.
La jeunesse est plus qu’une composante de la société africaine. Elle en est d’ores et déjà sa principale composante. Suscitant l’espérance mais également de nombreuses préoccupations, l’enjeu de l’encadrement et de l’accompagnement de cette jeunesse sera la clé de voute du développement de l’Afrique.
Martine LE BEC
Rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique
Rapporteur du Club Nouveaux Repères
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